Un premier voyage

Un premier voyage

UN PREMIER VOYAGE

arrivée à Cayenne le 16 août 1798.

Extrait d’une lettre de J.B de Bruyne présédemment curé à Saint-Quentin à Louvain à son père depuis Canna-Mamma en Guyane Française.
7 fructidor an 6   21 août [en fait le vendredi 24 aout 1798]

Dieu soit béni! Je suis sain et sauf à Canna-Mamma endroit de destination finale. Nous nous sommes embarqués à Cayenne le 29 thermidor  pour cet endroit et nous y sommes arrivés à 28 du nombre de 87 déportés. Ceux qui nous avaient précédés étaient déjà dépourvus d’une habitation qu’ils s’étaient procurée ou qu’ils avaient louée. Un triste fait s’est passé le lendemain: un ancien curé parmi nous s’est noyé en allant à la rivière pour se laver.

Canna-Mamma est entouré de bois et arrosé d’une rivière qui nous fournit l’eau à boire. C’est  pour ainsi dire inhabité: nous n’y avons trouvé que trois ou quatre habitations et maisonnettes que l’agent de l’exécutif du Directoire à Cayenne a fait construire pour nous mais qui ne sont pas encore tout à fait terminées.

On dit que le sol de cet endroit est très bon; selon moi il est gorgé d’eau, marécageux et couvert. Nous sommes ici à 24 heures de Cayenne, à 5 heures de Sinnamary et 30 de Surinam; le soir nous faisons un grand feu pour nous protéger des animaux en particulier des moustiques, certaines sortes de volatiles, des guêpes qui nous agacent. Les serpents, singes, tigres et autres fauves qui sont dans les bois ne nous font plus peur puisqu’ils s’enfuient dès qu’ils nous repèrent.

Ici, il y a des indiens qu’on appelle chez nous des hommes sauvages, qui sont tout nus, qui viennent nous rendre visite et nous offrent du bon poisson qui est en abondance. Les pommes de terre sont en plus petite quantité et leur goût n’est pas agréable. Pour le reste on peut se procurer ici les mêmes aliments qu’à Cayenne, sauf qu’ils sont plus chers à cause du transport.
On nous laisse la possibilité de nous installer par nous-mêmes et de chercher des habitations à travers toute la Guyane Française, sauf l’île de Cayenne; en outre l’agent exécutif du Directoire, dans ce peuplement, nous offre des hectares de terre à cultiver, et des outils pour construire des maisonnettes en bois pour les déportés qui veulent s’installer en groupe soit pour cultiver la terre, soit pour abattre des arbres dont le pays est très couvert.

On fait l’appel des noms deux fois par décade [semaine révolutionnaire de 10 jours], auquel chacun de nous doit se présenter; les autres jours nous pouvons être absents sans en être empêchés, ni surveillés. Cependant, on nous a fixé des limites: vers le nord nous pouvons aller jusqu’à la mer; c’est à environ 2 heures. Vers le sud nous avons la possibilité de parcourir un espace de 2 jours et demi de voyage. Vers l’est nous pourrons aller jusqu’à la rivière Sinnamary à peu près 5 heures; vers l’ouest jusqu’à Iracoubaut [Iracoubo] environ 3 heures. Nous ne pouvons pas aller jusqu’à Sinnamary ni traverser la rivière à cet endroit. C’est là que mon cher ami Havelange [le recteur de l’Université de Louvain] se trouve, dont la séparation m’attriste beaucoup. Van Cauwenberg curé de Saint-Jacques [Louvain] et les autres belges sont jusqu’à présent avec moi dans la même maisonnette; ils sont tous sains et saufs.

Nous recevons chaque jour comme approvisionnement les produits suivants: chacun une demi-livre de viande salée, du pain ou biscuit, riz et à peu près une demi-pinte de taffia [tafia: boisson alcoolisée à base de sucre de canne] en un mot la ration des marins.

La chaleur n’est pas aussi forte qu’on se l’imagine; mais elle est constante et plus insupportable qu’au pays belge. Pendant la nuit, l’air est extrêmement lourd et humide, à cause des vapeurs que le soleil attire [du sol] à la soirée et qui la nuit retombent. Le jour on doit se couvrir la tête pour ne pas être atteint par les rayons du soleil. Plusieurs nous disent qu’il faut beaucoup de temps pour s’habituer à l’air et même que le climat est dangereux pour les Européens; qu’un grand nombre parmi eux est souvent atteint par une fiévre chaude [malaria ou paludisme?] et d’autre maladies du pays. Tout ceci ne me nuit pas; d’autre part, je ne suis pas d’une complexion malingre. J’espère que celui qui m’a fait vaincre les difficultés passées me donnera aussi la force de résister aux dangers futurs.
Il semble que les quatre soldats et les quelques Maures que nous avons ici ne sont pas affectés à nous garder mais à maintenir le bon ordre. Envoyez vos lettres au commandant supérieur de Cayenne pour les remettre au citoyen De Bruyne transféré à Canna-Mamma. Dans ma condition actuelle rien ne peut m’être si agréable que votre écriture. Je ne vous demande rien d’autre.

(signé J.B. De Bruyne)